J’ai beaucoup d’admiration pour les poètes médiévaux japonais, qui partaient avec un bâton et un sac parcourir la campagne et qui, au terme d’une vie, n’étaient pas encore revenus chez eux. Ce qui importait pour eux était de découvrir le monde et de le mettre dans des mots, de dire ses merveilles comme ses doutes. Mais cette manière qu’ils avaient de faire n’était pas séparée de l’objet de leur désir : le monde. Ils étaient dedans, complétement dedans, et rien n’avait d’égal à leur yeux qu’une nuit passée sous la voute céleste ou un court poème écrit sur la vapeur d’une tasse de thé.


  Cette vapeur de la tasse de thé, je l’ai observée bien des fois, au Swaziland comme au Pérou, en France dans mon jardin comme de passage dans des pays aussi changeant que moi. Il m’est arrivé quelque chose, lorsque j’avais vingt ans. Je ne saurais dire si c’est une chance ou non, un travers ou une portée magique : j’ai voyagé. Je suis parti quatre mois en Amérique du Sud, et depuis, ma vision du monde s’est comme « modifiée ». Je crois qu’on ne revient pas de certains voyages, qu’on n’en revient jamais, et c’est tant mieux. En nous, comme dans l’eau claire du thé, quelque chose a infusé, quelque chose a pris. Une couleur parfumée. Inoubliable.


  Si je photographie aujourd’hui avec une chambre photographique, c’est pour le temps que cet objet me procure. Impossible de se hâter avec une chambre. Il faut prendre le temps. Et plus que le temps, il faut être dans le monde, dans ce monde des poètes japonais et chinois, qui est fait d’un flux sensuel de matière, de lumière, d’évanescence. A l’intérieur de ce changement, je m’y positionne, me laissant aller à mon instinct. J’aime particulièrement être en prise avec le hasard et suivre, comme un musicien suivrait une grille harmonique, l’harmonie des choses et des êtres qui m’est présentée. Et toujours comme un musicien, face à ces éléments, sans cesse changeant, je construis mon improvisation.


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